Constellation 68 : Ceci n’est pas une commémoration

Constellation 68 : Ceci n’est pas une commémoration

2018 marque les cinquante ans de mai 68. À cette occasion Bandits-Mages vous propose du 1er au 3 juin 2018, au Haïdouc, Constellation 68 : Ceci n’est pas une commémoration. Durant tout un week-end, vous découvrirez deux programmes aux titres évocateurs : (Re)Déployer 68 – 68 (Re)Extended – Desplegar 68, composé par Olivier Hadouchi, historien et programmateur de films et Moving Inside / Les vies bouleversées, composé par Aliette Certhoux, auteure, éditorialiste et curatrice, spécialiste des cultures numériques.

Les huit séances se feront en présence des réalisateurs et auteurs tels que Stéphane Gatti, Daniel Guibert, Jacques Kébadian, Jean-Marc Salmon, Bachir Ben Barka, Mounir Allaoui, Louisette Faréniaux, Claudia Von Alemann, Boris Lehman, Mathieu Kleyebe Abonnenc, Jackie Raynal-Saleh, et d’autres invité-e-s chercheurs-euses et universitaires. Ils-elles animeront des débats à l’issue des projections, dont certains se poursuivront autour de buffets.

Dates du 1er au 3 juin  //  Entrée participation libre

Une proposition d’Aliette Certhoux et de Olivier Hadouchi.

« The Night Readers (Les lecteurs de la nuit) est un documentaire sur la décolonisation et les premières décennies post-coloniales chaotiques du Suriname, depuis l’indépendance conclue avec le gouvernement néerlandais en 1975 jusqu’à nos jours, datation de ces événements par l’auteur, et l’impact de la déstabilisation surinamaise sur les villages et les ressources des populations frontalières guyanaises, le long du fleuve Maroni et de la route nationale entre Saint Laurent du Maroni et Cayenne.

Réalisé par l’artiste plasticien Mathieu Kleyebe Abonnenc, auquel ces lieux ne sont pas étrangers, ce film installe de façon sensible — musicale, par ses rythmes, ses contrepoints, et les différentes tonalités de ses matériaux, — à la fois une déconstruction compréhensive de l’Histoire, une information générale, et une création organique du documentaire d’auteur impliqué, qui ne s’apparente ni à la bio-histoire ni à l’autobiographie, ni à l’autofiction. »

Plus d’infos sur : la Revue des Ressources

En 1968, des vagues contestataires, où la jeunesse joue un rôle important, surgissent dans divers endroits de la planète, de Berlin à Paris, de Tokyo à Sochaux, de Dakar à Belgrade, de Prague à Mexico. Sans faire abstraction des spécificités locales et des différences de situation entre les lieux, les continents, les pays ou même les régions, de nouvelles visions du monde et de la politique émergent alors. Les dimensions anti-impérialistes et internationales (voire même internationalistes), l’apport des Suds insurgés, n’ont-t-ils pas souvent été éclipsés au profit de récits parfois limités à une seule ville (comme si d’autres villes n’avaient pas bougé dans l’Hexagone, en dehors de la « capitale ») ?

Nous souhaitons ouvrir et déployer 1968, interroger ses sources, ses mémoires, ses échos & ses résonances à travers un agencement de films & de vidéos.

Déployer & déplier des apports et des propositions autour de 1968, en prenant en compte ses éventuels prémisses et ses « vies ultérieures » (pour reprendre l’expression de Kristin Ross), afin d’élargir et démultiplier cette constellation multiple et plurielle porteuses de nombreux éléments qui n’ont pas cessé de nous intéresser. L’aspect international(iste), la notion de convergence des luttes (parfois si décriée ou considérée comme un mythe), le rapport entre l’ « ici » et l’ « ailleurs », la critique anti-autoritaire & la dimension utopique – sans oublier d’autres aspects qui surgiront des projections & des échanges – sont autant de pistes à explorer et à discuter ensemble.

Bio-Biblio Olivier Hadouchi

En 2017, il a conçu un cycle de films pour le Musée de la Reina Sofía (Madrid) et des séances pour le ZdB (Lisbonne) et Bandits-Mages (Bourges), et il participe régulièrement à des festivals de cinéma. Récemment, il a collaboré aux ouvrages collectifs suivants : Filmmakers of the World, Unite ! Forgotten Internationalism, Czechoslovak Film and the Third World  » (dirigé par Tereza Stejskalová édité par Tranzit/Prague), « Chris Marker. L’homme-monde » (dirigé par Christine Van Assche, Raymond Bellour) ou aux revues CinémAction, Third Text ou La Furia Umana.

Moving inside –> La revue des ressources
Oui ! au fil de la narration qui ne préexiste pas à l’écoute, qui se forme, s’in-forme d’elle. Ici « le solide, le dur, le construit / est troublé par le léger, l’impalpable / L’Impérissable déplace, dément le mortel / Le Sublime éponge, dévaste le commun / Le Sublime hors du sanctuaire »

Vive le hors de… le à tort et à travers dans le vif du sujet… Il ne s’agit pas du « renversement de toutes les valeurs » en recréant une hiérarchie et du pouvoir. Il s’agit de vies capables de s’émouvoir, de vies bouleversées, touchées par la vie.  Nathanaële Chatelain


Les personnalités particulières qui assumèrent l’auto-défense desdits gauchistes pendant les années chaotiques furent au premier plan de ceux qui portaient en eux l’utopie comme une croyance. Pour la solidarité d’une société en commun, un dispositif politique humain, l’attention de l’autre, la solidarité protectrice militante dans les luttes anti-impérialistes et contre les fascistes, mais aussi contre la police, et dans l’activité syndicale pour la protection des grévistes dans les usines et les universités. Visibles aux yeux de tous lorsqu’ils encadraient les manifestations de rue : les S.O. Mais bien davantage, des militants à part entière des micro-sociétés expérimentales dont ils étaient mandatés pour organiser la protection avec ces sociétaires à savoir : les occupations organisées en communes.

Avant l’avènement mondial du libéralisme, ses organisations supranationales, et ses post démocraties, la Révolution des œillets nous montrera comment une organisation militaire contre toute tradition de la dictature peut la renverser, vers une simple démocratie, et peut-être aussi aujourd’hui même en Arménie. Nous verrons peut-être les nouvelles émergences et comment leur auto-défense n’est pas la guerre d’ingérence.

Dans les années de 1960 à 1970 tous les partis de gauche, leurs mouvements de jeunesse, et les organisations gauchistes, avaient leur service d’ordre respectivement organisé par un chef charismatique. La guerre d’Algérie à peine terminée laissait dans son sillage une extrême droite colonialiste violente, active pour le soutien de la guerre américaine au Viet Nam, et la dernière guerre mondiale était assez proche pour que le corps de la police municipale contint encore des policiers vichystes en activité, de ceux qui venaient de commettre le massacre du 17 octobre contre les Algériens, à Paris, en 1961.

On connaît Pierre Goldman à cause de son procès pour un crime qu’il assuma sans l’avoir commis et à cause de son assassinat. Beaucoup plus jeune était le trotskiste Michel Recanati dont un film lui étant consacré, « Mourir à 30 ans », raconte la tragédie. Roland Gengenbach s’impliquera dans tout ce qui se révolutionnera en France après 1968 et ne survivra pas à son idéalisme forcené. Quant à Jacques Rémy, parce que son engagement heureusement n’interrompit pas sa vie, on ne le connaît pas : pourtant une des plus hautes figures de l’auto-défense dans ces années.

L’éclatement des gauchistes en groupes autonomes armés mit fin à la cause collective de l’autodéfense, notamment en Italie, en France, en Allemagne. L’issue des guerres impérialistes, la réhabilitation parlementaire de l’extrême droite en France, la fin de la guerre froide, et l’édification supra-nationale de l’Union européenne marquèrent le terme de la légitimité de l’auto-défense. Aujourd’hui, en France, la violence commune est entièrement du côté du pouvoir. On s’en est aperçus lors des occupations universitaires notamment à Montpellier et généralement lors des manifestations. Que reste-t-il de l’autodéfense et qu’aurait-elle à défendre aujourd’hui ?

Il peut aussi s’agir d’un territoire investi d’un projet sur la durée. En 1970 les militants de la Zingakuren organisés en armée venaient secourir les insurgés de plusieurs villages de paysans contre la construction de l’aéroport de Narita non loin de Tokyo (exploit immortalisé par Yann Le Masson et Bénie Deswarte dans le film Kashima Paradise). Changement d’époque et rien à voir : pourtant, comment ne pas penser à l’autodéfense (et au projet) des Zadistes de Notre-Dame-des-Landes, pour lesquels l’utopie qui ne s’écrit pas au futur colle au terrain, rejoints par des masses d’interposition bienveillantes ou solidaires dont la dispersion sur le territoire annihila finalement la puissance de la police ?

Moving inside –> La revue des ressources
Guerre à l’urbanisme ! Évidemment ! Cette conception sociale est au-dessous du niveau de l’intérêt, elle est au-dessous de toute critique, mais elle n’en reste pas moins un sujet de la critique, tout comme le consommateur, qui est au-dessous de l’humanité, reste un sujet du commerçant.

Urbaniser la lutte des classes, Paris, Utopie, décembre 1969.


On ne sait plus quel haut fonctionnaire de l’Etat se vanta vingt ans après 1968 d’avoir profité du mouvement de grève générale pour organiser imperceptiblement le contingentement de l’essence, en mai, afin de circonscrire les insurgés dans leurs lieux insurrectionnels et les grévistes dans les usines occupées sur le tas. Mais les accords de Grenelle étant signés le 27 mai, elle fut libérée dès le 31 pour décongestionner les bastions de la lutte des classes avec la complicité des syndicats, et pour que tout le peuple se mettant à circuler, selon l’expression « circulez, il n’y a [plus] rien à voir », les négociations ayant été favorables, les français ne fussent pas privés de leurs congés ordinaires cette année là, et même encouragés à partir sans devoir affronter d’augmentation des coûts.

Car il fallait les faire taire, ainsi dans la réjouissance de la phase consumériste ultime du capitalisme de la production, dans ces mouvements de reflux et de flux, s’inscrit aussi la lutte des classes et une façon de la dominer sans violence. Urbaniser la lutte des classes c’est aussi cela, de la pénurie à la profusion, de la rétention aux flux. Et aujourd’hui depuis les flux de la communication numérique du temps réel changeant à vue ses messages, jusqu’à la duplicité des réseaux entre liberté et surveillance, et à la novlangue instruisant les doubles contraintes de l’expression et du silence. Tout cela concerne également l’urbanisme dans sa forme virtualisée.

Gare à l’urbanisme est une plaquette écrite et publiée en 1969 par un comité d’action de jeunes architectes et urbanistes émergents de la revue Utopie, pour alerter les étudiants sur la préparation de la structure d’enseignement de l’urbanisme, qui innovait de nouvelles formes institutionnelles à produire de la ville et à la mettre en circulation, comme un moyen ultime de contrôle du territoire et de ses liaisons. Et d’en former les chiens de garde imprégnés de sociologie pour humaniser les architectes de l’étage courant alimentant les caisses des partis politiques, et les X Ponts draconiens des nouvelles voies européennes qui allaient fragmenter les territoires et la diversité du climat quadrillant la France nouvelle, avec de nouveaux intellectuels intelligents, interférant entre les professions traditionnelles, productifs, créatifs, exécutifs, et même bienveillants.

Ces nouvelles institutions récupéraient la théorie critique de la ville. Le livre de rupture était l’ouvrage de Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, loin de l’urbanisme unitaire et de la dérive des Situationnistes. La proposition d’une organisation étatique bienveillante de l’espace en partage d’égalité sociale, l’extension des villes existantes et leurs mises réseau plutôt que les villes dortoirs ou les conglomérats aux 4000 logements (La Courneuve, dix ans de construction entre 1956 et 1966) destinés à la masse des chômeurs qui s’annonçait, allaient produire d’étranges résultats.

Le problème sociologique n’était pas là mais bien celui des changements de paradigme économique et des délocalisations tant matérielles que virtuelles des zones de profits.

Tout cela, cette critique radicale y compris critique de ses grands référents, la revue Utopie s’était attachée à en penser.

Epilogue : si mai 1968 n’avait pas donné à connaître d’embouteillages sur les routes, pourtant chacun s’était organisé pour faire des réserves d’essence, et les événements d’abord largement diffusés par les radios techniques, s’étaient de toutes façons irrémédiablement étendus, et avaient provoqué des réflexes solidaires entre les personnes géographiquement éloignées, tels les approvisionnements en légumes des cantines sur les lieux occupés.

Il n’est jamais trop tard pour laisser se développer les micro solutions expérimentales. Rendre salubres les îlots insalubres plutôt que les détruire, s’opposer au gel des territoires aménageables et les occuper activement, partout on assiste au retour de la pratique urbaine, sauvage ou négociée. Notre dame des landes ou la rue Auguste Delacroix, deux solutions différentes à un même problème : la misère, la pauvreté — des réalités de construire ses propres conditions de vie.

Que vivent les communes.

Le programme 

18H • OUVERTURE DES PORTES

18H30 • SÉANCE D’OUVERTURE
Une proposition d’Aliette Certhoux et Olivier Hadouchi.

The night readers, Mathieu Kleyebe Abonnenc, 45 min. (2018)
Retour en images sur la guerre civile du Suriname, qui opposa entre 1986 et 1992 le colonel Bouterse, auteur du coup d’État de 1980, et son ancien garde du corps Ronnie Brunswijk, instigateur d’un jungle commando.

19H30 • APÉRITIF DÎNATOIRE

20H15 • (RE)DÉPLOYER 68 – 68 (RE)EXTENDED – DESPLEGAR 68
INTERNATIONALISME(S), ANTI-IMPÉRIALISME & CONVERGENCES DES LUTTES ?
Une proposition d’Olivier Hadouchi.

J’ai huit ans, Yann Le Masson, 9 min. (1961)
Ce court métrage, tourné clandestinement pendant la guerre d’Algérie, est réalisé à partir de dessins d’enfants algériens recueillis en 1961 dans un camp de réfugiés en Tunisie.
Par leurs dessins, les enfants expriment toute l’horreur de cette guerre qui les a obligés, eux et leur famille, à fuir leur pays. Le mode de diffusion « parallèle » (par le biais de projections clandestines et semi-clandestines) de ce film anticipe les ciné-tracts de mai 1968.

Face au silence, Mounir Fatmi, 14 min .(2002)
« Face au silence » interroge le silence fait autour de la disparition de Mehdi Ben Barka, président du comité préparatoire de la Conférence tricontinentale & grande figure de la gauche marocaine, enlevé en plein Paris, devant la Brasserie Lipp, en octobre 1965.

Off frame, Jusqu’à la victoire, Mohanad Yaqubi, 60 min. (2017)
Retour sur les images (filmées par des cinéastes palestiniens et d’ailleurs) qui ont accompagné, documenté, appuyé le mouvement de libération de la Palestine dans les années 1960 & 1970, à l’heure des bouleversements révolutionnaires de ce qu’on appelait alors le « tiers-monde » (en pleine ébullition).

22H • MOVING INSIDE / LES VIES BOULEVERSÉES
Une proposition d’Aliette Certhoux .

Jacques Rémy, Stéphane Gatti, 67 min. (2008.2018)
Un monde qui n’était pas celui de la non violence collective ne pouvait être celui où le peuple et ses militants restaient désarmés, où l’arme sans armes fut celle des arts martiaux et l’armement les manches de pioche. Alors les fascistes n’appartenaient pas à des partis parlementaires, ils étaient constitués en organisations miliciennes offensives contre les Comités Viet Nam et les étudiants de l’UEC et de l’UNEF, et intervenaient violemment dans toutes les facultés. Les anti-impérialistes constitués en services d’ordre n’hésitaient pas à aller affronter les colonialistes. Ce furent d’ailleurs les troubles à l’origine de mai 1968. Ainsi, toute l’importance militaire de l’autodéfense dans les mouvements d’avant et de mai 1968, au moment des dernières guerres dialectiques et luttes des classes révolutionnaires géopolitiques et politiques, est à comprendre à la fois comme la formation d’une ressource internationale solidaire, et une solidarité sociale locale auto-organisée, et comme la forme avant-gardiste de la défense de l’expression publique et de l’amitié constructive entre les exploités, les exilés, et les exclus. Tous formant une base régionale, unifiée par l’action d’un ensemble de marxistes et d’anarchistes solidaires de leurs marges, en rupture avec la ligne soviétique du communisme dans un seul pays tenue par le PCF, sont ceux que bien au-delà de Lénine les médias qualifièrent de « gauchistes ». Pour combattre les fascistes puissants depuis la guerre d’Algérie Pierre Goldman avait appelé Jacques Rémy à former avec Roland Gengenbach le service d’ordre de l’UNEF de la Sorbonne. Mais les militants ayant été arrêtés, et Jacques Rémy étant blessé, ils ne furent pas sur les barricades, spontanément dressées par une masse d’étudiants solidaires inorganisés….
Jacques Rémy évoque ces circonstances, et parlant des vies donne à comprendre le socle de l’évolution sociale parfois difficile de ses camarades, et les vies précaires parfois tragiques des « Katangais ».

13H00 • OUVERTURE DES PORTES

14H00 • MOVING INSIDE / LES VIES BOULEVERSÉES
Une proposition d’Aliette Certhoux.

Jean-Claude Bourgeois, Stéphane Gatti, 49 min. (2008)
Katangais et de là : construire l’amitié l’amour, exister. La vie de Jean-Claude Bourgeois est le roman de ses espaces intérieurs selon les trajectoires de son aventure chaotique, et d’autant plus constructive. Les rythmes. Sur un temps extrêmement court, Mai, l’avant et l’après, furent une période de décloisonnement intense. Le parcours de Jean-Claude en est le symbole. Fils d’ouvrier, tout juste muni d’un CAP d’ajusteur, il fuit l’usine pour tomber dans la délinquance à Orly. Il est condamné pour trafic d’armes. À sa sortie de prison, il rencontre la troupe turbulente du Chêne noir (1967) et le monde semble enfin s’ouvrir pour lui. Mai 68 arrive, le voici à la Sorbonne parmi les Katangais, puis il s’inscrit à l’université de Vincennes, en philosophie et en mathématiques, deux des départements prestigieux de la nouvelle université. Il est brillant, choisi sans délai pour devenir moniteur en Mathématiques. En même temps il milite au comité de base de la fac. Ses camarades le pressent de retourner s’établir à l’usine alors qu’il s’en était échappé. C’est la crise. Finalement, il accepte, s’embarque avec eux pour Rouen. Il est le seul qui sera embauché dans la forteresse ouvrière de Renault Cléon. Deux ans. La drogue. Il s’inscrira au cours du soir des Arts et Métiers. Il deviendra ingénieur spécialisé dans la reconnaissance des objets volants, il enseignera. Aujourd’hui, dans une campagne au sud de la France auprès des aimés retrouvés, il s’adonne à l’art de peindre.
De tout cela Jean-Claude Bourgeois tente une évocation compréhensive.

Roland – récits, Stéphane Gatti, 67 min. (2018)
Deux frères de Roland se sont suicidés Eric et Willy. Il a passé beaucoup de temps auprès de son frère Eric mais il n’a pu empêcher son geste. Le père de Roland s’inquiète et appelle son meilleur ami Michaël pour le prier d’accueillir son fils pendant quelque temps. Mais finalement Roland aussi se suicidera, après être entré en ascèse mystique pour intégrer l’abbaye bénédictine de Font Gombault et en être renvoyé par les frères, le considérant inapte à la communauté. Qui est Roland ? Le garçon des mille âmes pures ou des mille âmes perdues ? Si fort et fragile à la fois. A travers les gens qui l’ont connu sous l’un ou l’autre de ses aspects son camarade et ami Stéphane Gatti qui en fut proche tente un portrait de récits de Roland, sans portrait iconographique. Ainsi, l’idée, l’abstraction, contre la terreur de l’altérité. Roland, linguiste structuraliste et maître en Aïkido formant les militants à l’autodéfense, une rigueur politique rare, une attention et une écoute des singularités aussi, un repli par rapport à la séduction dans son activité à la fac, et tant de vies autour de lui et en lui, publiques ou privées, familiales et secrètes, intimement comprises par lui et incomprises ou inaperçues pour les autres. En 1972, il revient de son établissement comme tourneur, à Rouen. « C’est l’époque où chacun se cherche dans une redéfinition du politique : les moteurs en sont le mouvement des femmes, le FHAR front homosexuel d’action révolutionnaire, et le phénomène de masse que sont devenus les paradis artificiels : Roland est sur tous les fronts. Un soir il m’appelle. Il est dans un appartement rue Vanneau. Il me déclare qu’il est scorpion ascendant scorpion et pendant toute la soirée il va se livrer à des calculs pour me faire découvrir que je suis moi aussi ascendant scorpion ? Une sorte de complicité « ascendantale » » sous l’égide de laquelle il essaye d’intégrer en réseau d’affinités électives les gens qu’il aime pour construire une puissance. Surtout une vocation pour l’autodestruction à laquelle ceux qu’il sollicite résistent. C’est aussi le moment où « Il rencontre Daniel Guérin avec qui il écrit un livre sur l’armée française. Guérin n’est pas seulement un historien et un militant de l’anarchie, il est aussi une grande figure militante de l’homosexualité. C’est à ce moment-là que le nom de Roland apparaît dans un débat organisé par le FHAR, publié par la revue du CERFI »(1).

16H30 • MOVING INSIDE / GARE À L’URBANISME
Une proposition d’Aliette Certhoux.

Gare à l’urbanisme, Daniel Guibert, Stéphane Gatti, 15 min. (2013)
On ne sait plus quel haut fonctionnaire de l’Etat se vanta vingt ans après 1968 d’avoir profité du mouvement de grève générale pour organiser imperceptiblement le contingentement de l’essence, en mai, afin de circonscrire les insurgés dans leurs lieux insurrectionnels et les grévistes dans les usines occupées sur le tas. Mais les accords de Grenelle étant signés le 27 mai, elle fut libérée dès le 31 pour décongestionner les bastions de la lutte des classes avec la complicité des syndicats, et pour que tout le peuple se mettant à circuler, selon l’expression « circulez, il n’y a [plus] rien à voir », les négociations ayant été favorables, les français ne fussent pas privés de leurs congés ordinaires cette année là, et furent même encouragés à partir sans devoir affronter l’augmentation des coûts. Car il fallait les faire taire, ainsi dans la réjouissance de la phase consumériste ultime du capitalisme de la production, dans ces mouvements de reflux et de flux, s’inscrit aussi la lutte des classes et une façon de la dominer sans violence.
Urbaniser la lutte des classes c’est aussi cela, de la pénurie à la profusion, de la rétention aux flux. Et aujourd’hui depuis les flux de la communication numérique du temps réel permettant de changer à vue les messages, jusqu’à la duplicité des réseaux entre liberté et surveillance, et à la novlangue instruisant les doubles contraintes de l’expression et du silence. Tout cela concerne également l’urbanisme dans sa forme virtualisée. Gare à l’urbanisme est une plaquette écrite et publiée en 1969 par un comité d’action de jeunes architectes et urbanistes émergents de la revue Utopie, pour alerter les étudiants sur la préparation de la structure d’enseignement de l’urbanisme, qui innovait de nouvelles formes institutionnelles à produire de la ville et à la mettre en circulation, comme un moyen ultime de contrôle du territoire et de ses liaisons. Et d’en former les chiens de garde, imprégnés de sociologie humaniste, pour administrer la rentabilité des architectes de l’étage courant alimentant les caisses des partis politiques, et la rigidité exécutive des X Ponts des nouvelles voies européennes qui allaient ouvrir la destruction des territoires de la diversité climatique, en quadrillant d’autoroutes et de rond-points la France nouvelle, où avant le remembrement le bocage avait donné les merveilles bio-climatiques qu’enfants nous avions pu encore connaître. Certes la productivité agricole s’engagea dans une autre voie, l’industrielle, où les aides européennes allaient pleuvoir incitant à perdre la liberté de produire dans l’équilibre de l’assolement triennal.
L’équipement qui modifie rationnellement l’environnement et l’écologie, au titre de la gestion du grand nombre des populations, et pas seulement les voitures qui s’y accumulent, c’est encore cela, l’urbanisme.
A l’instar de la création de l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR) en 1967, pour mener des opérations d’envergure sur les quartiers et créer les taxes afférentes, dont on sait aujourd’hui que le plus souvent elles défigurèrent non seulement le profil mais le corps social de la ville, les nouvelles institutions de formation récupéraient la théorie critique de la ville. Aujourd’hui c’est l’APUR qui administre les travaux du Grand Paris.
Le livre de rupture était l’ouvrage de Henri Lefebvre, Le Droit à la ville. Loin de l’urbanisme unitaire et de la dérive des Situationnistes, ce fut la proposition d’une organisation étatique bienveillante de l’espace en partage d’égalité sociale, l’extension des villes existantes et leurs mises en réseau plutôt que les villes dortoirs ou les conglomérats aux 4000 logements (La Courneuve, dix ans de construction entre 1956 et 1966) des prolétaires destinés à grossir la masse des chômeurs qui s’annonçait. Tout cela et ses solutions allaient produire d’étranges résultats sociaux, post-coloniaux et ségrégationnistes, et une grande délinquance.. Le problème sociologique n’était pas là mais bien celui des changements de paradigme économique et des délocalisations tant matérielles que virtuelles des zones de profits.
Tout cela, cette critique radicale y compris critique de ses grands référents, et donc critique d’elle-même, la revue Utopie s’était attachée à en penser sur l’histoire, sur la structure, sur la philosophie critique de la sociologie à la lueur de l’anthropologie sociale.
Daniel Guibert fut de ces militants volontaires, à la plume et aux happenings du discours public critique de l’exploitation sociale sur les sites mêmes (les Grands magasins par exemple, avec Hubert Tonka), où les étudiants étaient invités à se déplacer au titre des cours activistes, et l’auto-défense requise pour affronter les flics maison.
Après quoi il devint chercheur et professeur habilité à diriger des recherches.

Construire ensemble la rue Auguste Delacroix, Jacques Kébadian, 148 min. (2014)
Un film en deux parties : La maison de Sophie ; À chacun sa maison.
Boulogne-sur-Mer, un quartier excentré constitué principalement d’une rue comme une courée, bordée de pavillons mitoyens au même profil et sans jardin, datant des années soixante-dix, qui se sont déglingués faute de maintenance, certaines maisons commençant à se ruiner. C’est la spirale d’un délaissement plus ou moins résigné sous l’effet de la misère des habitants et des gamins qui se vengent contre l’insalubrité ou la promiscuité en s’attaquant à ce qui reste debout. La plupart de cette population de blancs pauvres est marginalisée, ils sont précaires mais ont tissé des liens. C’est une grande famille, disent-ils. Avec ses conflits. Le monde extérieur, c’est le bailleur HLM, la municipalité, les caisses de retraite ou de chômage, l’école… Plutôt que déplacer la population en mal de pouvoir être relogée, une rénovation est envisagée avec un financement associatif et une participation de la ville et de la région, et la participation des habitants qui peuvent contribuer aux réparations de leur logement.
Le film est la chronique polyphonique caméra à la main sur ce chantier d’une rénovation incroyable qui dura trois ans à Boulogne sur Mer. Au cœur de la rue délaissée par la ville ségrégative, les habitants de l’hétérotopie sortant de leur stupeur et de leur désespoir décident de s’impliquer au renouveau de leur maison dans l’esprit d’un réaménagement de leur quartier par eux-mêmes, à la force de leur poignet, aidés par des petites entreprises qui interviennent sur les points délicats ou uniformisés. Ils sont accompagnés par une jeune architecte, qui assure et assume la coordination technique et participative du chantier. Sophie Ricard. Pour parvenir à organiser la rénovation avec l’assentiment et l’aide des habitants elle s’établit parmi eux dans une maison de la rue et partage leur vie. Une aventure humaine à la fois institutionnelle et militante à laquelle participe le cinéaste chaque fois qu’il les rejoint. C’est aussi l’histoire des habitants qui se raconte à travers celle de la rue grâce à quelques familles qui en évoquent la durée et se confient.
Mais rien n’est parfait, le bailleur public resurgit : puisque les maisons sont réhabilitées, pourquoi ne pas augmenter le loyer ? Une nouvelle lutte commence…

20H00 • REPAS ET DISCUSSIONS

21H00 • (RE)DÉPLOYER 68 – 68 (RE)EXTENDED – DESPLEGAR 68
JE, TU, IL, ELLE… ELLES, EUX
Une proposition d’Olivier Hadouchi.

Exprmntl 4 knokke, Claudia Von Alemann, 40 min. (1967)
Eprmntl 4 nous plonge dans l’ambiance survoltée du festival de cinéma d’avant-garde de Knokke-le-Zoute en 1967. Cette édition a accueilli des performances de Jean-Jacques Lebel, des travaux de Yoko Ono, des séances agitées… sur fond de contestation de la guerre du Vietnam.

Album 1, Boris Lehman,  60 min. (1974)
Ce film muet, où l’on croise plusieurs ami(e)s de l’auteur, est accompagné d’un pianiste jouant en live.

14H30 • OUVERTURE DES PORTES

15H • (RE)DÉPLOYER 68 – 68 (RE)EXTENDED – DESPLEGAR 68
DÉTRUIRE, RECONSTRUIRE & DÉCENTR(ALIS)ER ?
Une proposition d’Olivier Hadouchi.

Détruisez-vous, Serge Bard, 60 min.(1968)
Etudiant en ethnologie à l’université de Nanterre. Serge Bard quitte la fac à la fin de l’année 1967, trouvant le système universitaire trop aliénant. En avril 1968, il tourne ce film qui annonce les événements de Mai 68. Le titre provient d’un graffiti écrit sur les murs des beaux-arts: «Aidez-nous: détruisez-vous».

Sochaux, 11 juin 1968, Groupe Medvedkine, 20 min.(1970)
11 juin 1968. Après 22 jour de grève, la police investit les usines Peugeot à Sochaux : deux morts, cent cinquante blessés. Un drame longtemps resté dans l’oubli. Des témoins racontent.

17H30 • (RE)DÉPLOYER 68 – 68 (RE)EXTENDED – DESPLEGAR 68
INTERNATIONALISME(S), ANTI-IMPÉRIALISME & CONVERGENCES DES LUTTES ?
Une proposition d’Olivier Hadouchi.

Me gustan los estudiantes, Mario Handler, 9 min.(1968)
Des étudiants uruguayens manifestent lors de la réunion des chefs d’État à Punta del Este. Le film est structuré comme un contrepoint entre les présidents, les étudiants et un groupe de policiers qui répriment violemment la manifestation.

Liber Arce, Liberarse, Mario Handler, 14 min.(1970)
L’étudiant Liber Arce a été tué par la police lors d’une manifestation. Ses funérailles devinrent la plus grande manifestation de Montevideo.

Contestação, João Trevisan, 14 min.(1969)
Tourné clandestinement par un cinéaste brésilien, ce documentaire engagé agence des images de la contestation planétaire autour de 1968, en critiquant vigoureusement les régimes conservateurs et dictatoriaux (Brésil, Espagne, Portugal…).

Kathleen & Eldridge Cleaver, Claudia Von Alemann, 24 min.(1970)
Un document visuel peu connu : Claudia Von Alemann est venue à Alger filmer des déclarations de Kathleen et Eldridge Cleaver, un dirigeant Black Panther et son épouse alors en exil dans la capitale de ce pays.

79 Primavera, Santiago Álvarez, 25 min.(1969)
Un documentaire d’agit-prop marquant la mort du dirigeant nationaliste vietnamien Ho Chí Minh, utilisant des images trouvées pour relier son travail à des mouvements politiques mondiaux comprenant la révolution cubaine et la résistance aux Etats-Unis à la guerre du Vietnam.

Moroni, Mounir Allaoui, 6 min. (2002)
L’artiste réunionnais Mounir Allaoui filme Moroni, la capitale des Comores, comme un songe éveillé, sur fond d’insurrection.

I live in a Bush World, Lionel Soukaz, 6 min.(2002)
Les trois premières minutes que j’ai filmées sur les Champs Elysées, à la demande de Derek Woolfenden, sont tirées de son film Playdead. Puis Bush est arrivé à Paris et, comme tous ces manifestants, j’ai réagi. Lionel Soukaz

Texas Chainsaw Political Massacre, Lionel Soukaz, 6 min.(2002)
Sur la bande-son (en VF) de « Massacre à la tronçonneuse », film d’horreur culte avec un ignoble tueur texan, Lionel Soukaz associe des images de protestation contre la guerre menée par Bush Jr.

Invités

Bachir Ben Barka, maître de conférence à l’IUT de Belfort-Montbéliard. Fils de Mehdi Ben Barka Il est président de l’Institut Mehdi Ben Barka.
Mounir Allaoui, vidéaste, critique de cinéma, réalise un travail vidéographique décalé du sujetdocumentaire.
Louisette Faréniaux maître de conférences honoraires en études cinématographiques, auteure de publications consacrées au cinéma documentaire et au cinéma du Nord – Pas-de-Calais
Claudia Von Alemann est une cinéaste allemande ayant su concilier une approche féministe et internationaliste
Jacques Kébadian, auteur et réalisateur de films notamment documentaires sur divers sujets et particulièrement sur les arts et les lettres du point de vue de la création, et de nombreux films sur l’immigration arménienne
Stéphane Gatti, « Ébloui par les ateliers d’affiches de sérigraphies des Beaux arts en Mai 68, il a exercé le métier d’affichiste public, 50 ans durant. Dernièrement il a animé un atelier avec les élèves d’une classe relais à Montreuil pendant dix ans. Il y a deux ans, elles ont été exposées au musée de l’homme. Cette activité de créations d’affiches l’a mené à questionner tous les secteurs de l’image : filmer, scénographier, exposer. Son idée a été de mettre en place des expériences où toutes ces pratiques fonctionnaient en écho l’une de l’autre. Au fil des années, on le voit revenir sur des thématiques qui lui tiennent à cœur : la musique contemporaine, la classe ouvrière, la poésie, la psychiatrie, et la dérive urbaine. Sans oublier une collaboration suivie avec Armand Gatti »
Daniel Guibert architecte (DPLG École nationale supérieure des Beaux-Arts, Paris), Urbaniste (diplôme de l’Institut d’Urbanisme de Paris Dauphine). Ancien professeur titulaire des Ecoles d’Architecture (ENSA Paris-Malaquais). Docteur en philosophie.
Jean-Marc Salmon est sociologue. Il a dirigé le Bureau du livre français de New York de 1987 à 1991.
Boris Lehman cinéaste belge aux frontières du cinéma expérimental, de l’essai cinématographique, du journal filmé et du documentaire.
Jackie Raynal-Saleh réalisatrice, actrice et monteuse française Jackie Raynal-Saleh est une cinéaste proche du cinéma underground new-yorkais.
Mathieu Kleyebe Abonnenc se consacre aux hégémonies culturelles sur lesquelles repose l’évolution des sociétés contemporaines. Par la vidéo, la photographie, l’installation, le dessin ou l’exposition, il explore les principes de la présence dominante d’éléments et d’événements préexistants – notamment ceux liés à l’histoire impériale et aux colonies des pays dits «développés». De nombreux objets constituent une mémoire collective dans laquelle le principe universel a été testé il y a plus d’un siècle. Chacun de ces éléments doit être constamment renégocié afin de découvrir les conflits contemporains, vis-à-vis de la construction d’une identité, d’une communauté, d’une nation, et de laisser le temps de réinventer l’action artistique et politique.

 

Chercheurs-euses et universitaires

Sylvain Dreyer maître de conférence, auteur d’un ouvrage sur les révolutions au cinéma.
Sébastien Layerle: maître de conférence d’une thèse et d’un livre sur les cinémas en mai 1968
Catherine Roudé: enseignante-chercheuse auteur d’une thèse et d’un livre sur ISKRA
Marguerite Vappereau: maître de conférence, auteur d’une thèse sur Genet, elle a co-dirigé plusieurs ouvrages (autour de R. Allio ou A. Pelechian).

Pour plus d’infos contactez Olivia EARLE au +33 (0)2 48 50 42 47

(1)Note de l’auteur : « Avoir un ami c’est bien, en parler c’est plus compliqué, la possibilité de raconter ou de dire quelque chose sur Roland s’est peut-être débloquée avec la découverte de son père. Tous les deux sont morts aujourd’hui mais placer le récit de leur vie côte à côte provoque à la fois tension et compréhension. Willy le père est né en 1916 en Allemagne. Roland a été conçu au camp du Vernet où sa mère était venue rendre visite à son père enfermé en 1942. C’était ce camp de rétention français pour les étrangers sans statut ou « indésirables », les antifascistes, et les Juifs, dont Arthur Koestler qui y avait séjourné pendant un an évoqua les conditions terribles dans La lie de la terre… La première chose qui frappait quand on rentrait dans l’intimité de Roland c’était la découverte de la librairie de la rue Pierre Nicole qui était tenue par sa mère. D’abord il y avait un appartement au-dessus de la librairie où vivaient tous les frères : Roland, Eric, Willy et Marc. Chacun des frères était un archétype : Roland, brillant intellectuel engagé politiquement ; Éric, charmant délinquant ; Willy, chef de la bande des motos Norton à la Contrescarpe ; Marc, le livreur. Le père avait acheté cette librairie pour sa famille mais lui-même, vivant séparé de la mère, s’était installé au bord de la Seine pour devenir bouquiniste jusqu’au dernier jour de sa vie. La mère de Roland se chargeait de nourrir tout ce monde. Plusieurs fois par semaine, le père arrivait raide comme la justice, traversait la librairie et entrait dans la cuisine pour prendre un repas silencieux puis il repartait presque sans mot dire. Les enfants se taisaient, ils le regardaient comme une espèce d’ours. Quand Roland entra à la Sorbonne, ses amis étudiants venaient souvent profiter de cette hospitalité. C’était un refuge pour tous. Dans cette cuisine se croisaient les différentes activités des frères : on pouvait trouver des paquets d’herbes hallucinogènes prêts à la vente, sur les étagères tous les livres de la radicalité politique, ou encore, au sous-sol, des manteaux de fourrures volés dans un camion. (…) Après l’agitation universitaire, des étudiants maoïstes du comité de base de Vincennes décidèrent de s’établir en usine. Beaucoup d’entre eux étaient hésitants, aussi ils décidèrent de procéder pendant un mois à une « lutte critique réforme » selon le modèle d’un petit manuel publié par les Chinois, au cours de laquelle certains se révoltant quittèrent le groupe et les autres ne résistèrent pas. Cela se faisait en trois temps. Premier temps, la lutte : tous les camarades attaquaient un seul d’entre eux pour dénoncer ses errances et ses faiblesses idéologiques. Un deuxième temps consistait à formuler théoriquement ce qui s’était dit sauvagement. Le troisième temps se manifestait par le fait que le camarade ayant réussi à dépasser ses blocages petit-bourgeois acceptât d’aller en usine — et parmi eux il y avait Jean-Claude Bourgeois, fils d’ouvrier et titulaire d’un CAP d’ajusteur et qui inscrit à l’université de Vincennes où son intérêt intellectuel avait été repéré par les enseignants allait devoir quitter le travail de moniteur qu’ils lui avaient procuré pour qu’il puisse assumer ses études, et donc abandonner ces études. Roland, maître en Aïkido des militants n’avait jamais participé au comité de base mais par hasard il devint le prêtre de cette cérémonie obscure, où il se convainquit lui-même d’aller s’établir. Ainsi nous nous retrouvâmes à Rouen. (…) A notre retour, après nous être revus une fois, je perds le contact avec Roland pendant un temps. Un jour, il m’appelle et me donne rendez-vous à la Coupole. Je lui évoque qu’avec Hélène Chatelain nous travaillons sur la dissidence russe et le traitement des dissidents par des traitements psychiatriques. A peine installés nous commandons un demi. Roland sort un flacon d’Halopéridol dont il sert une bonne pipette dans son verre en me disant : « Tu vois, ici même on me traite comme les dissidents russes ». Il me dit que ce médicament est utilisé pour le contrôle des symptômes des psychoses aiguës, de la schizophrénie aiguë, des phases maniaques chez les bipolaires (maniaco-dépressifs), et pour contrôler l’agressivité, l’agitation extrême et les pensées psychotiques qui peuvent être induites par l’usage détourné de substances psychotropes comme les amphétamines, ou le LSD. Puis il me raconte sa tentative manquée d’aller vers Dieu en ayant essayé en vain d’intégrer l’abbaye de Font Gombault. » (Extrait du conducteur de travail de Stéphane Gatti).